A mon dentiste

Ce matin, je suis allé chez mon dentiste. Ça peut paraître banal, mais j’ai eu de la chance d’avoir rendez-vous avant son départ en vacances bien méritées (il n’est pas parti depuis août dernier). Ce qui fait que ce soir, au moment où j’écris ce billet, j’ai plus mal aux dents.

En arrivant ce matin, je l’ai chaleureusement remercié de me recevoir en urgence. Il m’a répondu que c’était normal, que c’était l’hospitalité ch’ti… Mon dentiste est originaire de Lille.

Après m’avoir dit qu’il avait bien aimé le film malgré que ce soit un gros cliché sur le Nord, il m’a recollé un plombage tout en déplorant qu’on ait “un gouvernement qui fait vraiment rien de bien“, puis il m’a souhaité une bonne continuation et je lui ai souhaité de bonnes vacances.

Voilà.

Pourquoi je vous raconte tout ça?

Parce que mon dentiste me fait mal. Pas aux dents, non, parce qu’il est plutôt bon de ce côté-là, mais à l’âme.

Depuis que sa fille est morte, mon dentiste n’est plus le même homme. Sa fille s’est suicidée après avoir longtemps souffert d’anorexie.

Alors, mercredi, en entendant l’annonce de la signature de la “charte de bonne conduite sur l’image du corps et contre l’anorexie” par les professionnels de la mode, de la publicité et des médias, sous la houlette de la ministre de la santé Roselyne Bachelot, j’ai pensé à mon dentiste.

Et ce matin, j’avais envie de lui dire que oui, ce gouvernement ne fait rien de bien. Mais j’avais la bouche occupée par la fraise et j’ai du mal à aborder le sujet.

On me pardonnera le mauvais jeu de mots, mais une telle charte ne mange pas de pain puisqu’elle ne fixe aucune limite aux dérives de l’utilisation de mannequins plus que maigres dans les publicités et donc l’incitation à la dénutrition pour imiter de tels modèles. Pas plus que le texte de loi qui réprime de 3 ans d’emprisonnement et 45.000€ d’amende “le fait de provoquer une personne à rechercher une maigreur excessive en encourageant des restrictions alimentaires prolongées ayant pour effet de l’exposer à un danger de mort ou de compromettre directement sa santé” est suffisamment vague pour ne pas gêner le petit commerce.

La protection 30 ou 40.000 anorexiques que compte notre beau pays attendra un peu, les top modèles continueront à défiler dans toute leur maigreur et les gamines suivront à la lettre les dix commandemants (sic) pro-ana qui donnent le moral.

Comme pour le sucre ou le sel, les alcools ou les voitures, le lobby de la publicité a des arguments à faire valoir. Un talent fou pour les défendre. Et des profits à protéger : environ 500 milliards de $ (494,4 exactement) de chiffre d’affaire annuel!

Je sais que c’est toujours difficile avec trop de zéros pour les gagne-petits que vous êtes. 494,9 milliards de dollars ça représente 311,9 milliards d’euros. Soit 40 milliards de plus que le budget de la France, 10 fois les économies qu’Éric Woerth veut réaliser sur notre dos d’ici 2012 ou les gains annuels des “100 courtiers stars”, plus de 62 Kerviel, environ 100 porte-avions ou 100 fois la perte du fonds de réserve des retraites, 300 ans de bénéfices annuels de la SNCF (en attendant mieux grâce à la suppression des cartes familles nombreuses…)

Ou 1000 fois plus que ce que réclame le Programme alimentaire mondial, sans garantie que ça parvienne à enrayer les émeutes de la faim qui explosent à travers la planète.

Mais ceux-là ne consomment justement pas assez pour intéresser les publicitaires…

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